Lire est le propre de l'homme.

"On pourrait commencer par dire qu'un jour, j'ai ouvert un livre, mais je préférerais dire que je me suis ouverte à un livre. Un homme condamné à vingt ans de bagne pour le vol d'une miche de pain y venait en aide à une prostituée et à sa fille orpheline. J'apprenais que, dans les livres, on pouvait décrire la peur et la misère, mais aussi présenter une main tendue, et faire éclore la confiance dans le coeur des héros, et dans celui du lecteur. 
J'avais quatre ans, et je réclamais sans relâche qu'on me relisse cette version (très) abrégée des Misérables. Plus tard, j'ai rencontré une petite fille aux allumettes, Edmond Dantès, Fantômette et Jo, la garçonne des Quatre Filles du docteur March.
Ils m'ont appris le courage, le goût de la justice, l'audace, la rêverie. Je les considère comme des membres très proches de ma famille, qui m'auraient transmis leur expérience de vie et auraient façonné ma conscience, enrichi ma sensibilité. 
Plus je les côtoyais, plus j'avais envie de découvrir leurs semblables. Les livres étaient une fôret magique oú chaque arbre invitait à une aventure. Je n'étais plus seule, je n'avais plus peur, ou plutôt j'étais seule, mais cela n'avait rien d'angoissant.

Et puis, un jour, j'ai pris une calculette et fait une multiplication. Il s'agissait de calculer combien de livres je pourrais lire dans ma vie, en partant du principe que j'en lirais un par jour. J'avais dix ans, je m'accordais soixante-dix ans supplémentaires, ce qui donnait le résultar de vingt-cinq mille cinq cent cinquante livres. un chiffre riduculement petit par rapport à ce dont regorgeaient les bibliothèques, et aux livres qui ne cessaient d'être publiés. 
Cela me déprima beaucoup.
Mais je n'étais pas fille à me laisser abattre et je continuais à lire, en comprenant peu à peu que ce que l'on nommait la qualité n'était pas si fréquent, et que c'était cette quête-là qu'il fallait mener, par la recherche des livres qui élèvent, ouvrent l'âme et l'esprit.
C'ést dans ces années qu'écrire est devenu une nécessité aussi impérieuse que celle de lire, et publier - un rêve. 

Le temps s'est écoulé, ploc, ploc, j'ai changé de pays une fois, deux fois, de langue aussi, de maison, d'amis. Mais partout j'emportais avec moi mon kit de survie: un livre, au minimum, et un cahier pour écrire. Ainsi équipée, je pouvais aller n'importe où, attendre des heures un bus, un train, un être, une trahison, je n'en avais cure, j'étais protégée, à l'abri.
Je suis devenue adulte, comme on dit. Le monde autour de moi à changé, j'ai changé dans ce monde, mais toujours avec un livre et un cahier à portée de main. J'ai connu des déceptions, des livres qui ne menaient à rien, et des étonnements, des éblouissements - Camus, Gary, Dostoïevsky, Duras, Woolf.

Et un jour, j'ai rencontré Geneviève Brisac. Dans un livre, puis pour de vrai, comme disent les enfants. J'ai lu des romans qu'elle écrivait, et ceux qu'elle publiait. Je me souviens avoir pensé, émerveillée: on peut donc écrire ainsi. Pour les adultes, et pour les enfants. On peut, dans les deux cas, s'adresser à l'intelligence, à la sensibilité et à l'humour du lecteur. On peut le prendre par la main, lui chuchoter des mots de douceur à l'oreille, le faire rire, l'étonner, l'emmener là où il ne s'attendait pas à aller, là où soi-même on ignorait que l'on irait, et puis le lâcher parce qu'une fois le livre fini, il peut se débrouiller tout seul pour vivre, et trouver d'autres livres.
J'ai appris que l'on doit à soi-même en écrivant, au lecteur qui nous lit, et aussi une façon de ne pas se prendre trop aux sérieux, de sourire de soi et des autres, sans méchanceté, mais sans complaisance non plus.
J'ai appris un peu plus ce que le mot liberté signifiait.
Et j'ai eu envie d'aller vers d'autres, enfants et adultes, pour chuchoter ce mot à leur oreille, à mon tour."



Des  rencontres qui façonnent une vie,  Valérie Zenatti

Lire est le propre de l'homme.



One Response so far.

  1. gato says:

    Abrir un libro y abrirse a un libro...
    Bienvenue, Miss.

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¡Muchísimas gracias!